Au plus près des gorilles des montagnes, un camp écolo chic, avec en vis-à-vis les volcans du parc national éponyme. Et les soirs de pleine lune, l’ombre devinée d’un vieil éléphant plissé s’aventurant sur le territoire des buffles, guetté par les servals.
Texte Anne-Marie Cattelain-Le Dû
Pays des mille collines, pays marqué par l’un des génocides les plus sauvages du xxe siècle, le Rwanda, sans renier son passé, parie sur ses paysages ruisselant de verts, sa faune unique et l’accueil complice de ses habitants pour, avec des hôteliers pionniers, développer un tourisme respectueux. C’est ainsi que Singita, groupe sud-africain dont le slogan « Toucher la terre avec douceur » affirme sa sensibilité à l’environnement, a ouvert au nord du pays son quinzième lodge, dominé par les silhouettes massives de Sabyinyo, Gahinga, Muhabura, trois des volcans délimitant la frontière entre le Rwanda, l’Ouganda et la République démocratique du Congo.


À deux heures de route de l’aéroport international de Kigali et 2 200 mètres d’altitude, on bascule dans un autre univers. Celui des montagnes jaillies avec force du magma, territoire désormais sous haute surveillance, grâce à la primatologue américaine Dian Fossey, des gorilles de montagne et des singes dorés. Le lodge Kwitonda, « humble » en langue vernaculaire, nom d’un légendaire silver-back, gorille chef de tribu, éparpille ses onze suites et la Kataza House, grande villa, dans la prairie que balafrent des sentiers de pierres volcaniques.
À 10 minutes de la réserve naturelle. Humble, dans le sens non ostentatoire, vœux conjoints du propriétaire Luke Bailes et d’Inge Kotze, responsable de la conservation, exécutés par le studio de design Cécile & Boyd de Cape Town. Briques traditionnelles, éveuss, bois africain durable, étoffes tissées en panneaux aux couleurs sourdes, plafond en panneaux d’osier assemblés par les villageoises se marient sans heurt avec les alentours et les quelques cases en terre crue. « Comme pour chaque projet, explique Geordi de Sousa Costa, directrice du studio Cécile & Boyd, nous rencontrons les artisans locaux pour les associer aux travaux, recueillir leurs avis, leurs conseils. Même démarche de Juliana Meehan, notre curatrice d’art. »




Quelques brasses sous le ciel s’obscurcissant peu à peu dans sa piscine privée ou spa tout aussi privé dans sa salle de bains ? Dîner en terrasse ou au coin de la cheminée du restaurant qu’illumine le sourire de Gisèle, jeune et talentueuse cheffe ? Impossible de trancher. Après avoir essayé l’équipement prêté par le lodge, chaussures, chaussettes, guêtres de marche, pantalon et veste imperméables, le cœur s’emballe, l’esprit se trouble. Incapable de penser à autre chose qu’à ce rendez-vous avec les gorilles de montagne. Un fantasme, un rêve, un plongeon dans l’inconnu. Demain !
Nuit agitée… Réveil brumeux. On écarte les persiennes. Aucun nuage ne couronne les volcans. Le trek s’annonce sous de bons auspices. Pas de chemins pentus, glissants, pas de passage à gué de ruisseaux débridés. N’empêche… Les battements cardiaques s’accélèrent lorsqu’au point de rendez-vous on appelle votre nom pour rejoindre le groupe de Jolie, la plus experte des guides du parc, et partir à la rencontre de la famille Agashya, repérée quelques heures plus tôt par les pisteurs. Plus haut !


Marcher, grimper, transpirer, avec pour seule obsession, les gorilles. Une heure, deux heures, trois heures. Et soudain, ils déboulent sans prévenir, en file indienne, suivant leur chef, Isano. 200 kg de muscles, 1,70 m. Stop ! On se fige tandis que les primates se ruent sur un carré d’eucalyptus. Leur mets préféré ! Les mâles, capables de soulever une charge de 800 kg, plient les troncs en un tournemain, dévorent feuilles et écorces. Les femelles visent les branches les plus basses. Les enfants jouent, se bousculent et rient, oui, rient, prouvant que le rire n’est pas le propre de l’homme. Isano, royal, tout en boulottant, surveille sa tribu, 8 femelles, 6 mâles et 8 enfants, jetant des regards sur ces drôles d’animaux à deux pattes qui les observent.


Comme tous les gorilles du parc national des Volcans, Isano a reçu son nom lors d’un Kwita Izina, rite créé par Dian Fossey, au cours duquel, en septembre, on « baptise » et enregistre les bébés nés l’année précédente. Isano, nom prédestiné, signifiant « ambitieux » puisque, jeune adulte, il détrôna, en 2022, son père pour devenir le patriarche de la famille Agashya, l’une des 26 répertoriées et « approchables ». Le ventre plein, la troupe repart vers la plaine, les pâturages, déclenchant quelques bêlements effrayés. On lui emboîte le pas, à distance respectable. Jusqu’à ce que les Agashya s’enfoncent dans le couvert. Disparaissant comme un mirage !
Préservation et fin du braconnage
On estime dans le parc à 600 le nombre de gorilles de montagne. Ils n’étaient que de 242 recensés dans les années 1980, menacés de disparition aux alentours de l’an 2000. En reversant aux communautés proches du parc 15 % du prix de chaque visite, en salariant comme guides, pisteurs, gardiens, les anciens braconniers qui connaissent la forêt comme leur poche, les autorités rwandaises ont quasiment mis fin à la fois à l’abattage clandestin des arbres et au commerce d’animaux sauvages. Et surtout, la Dian Fossey Gorilla Fund poursuit avec acharnement la mission de Dian Fossey, primatologue américaine assassinée en 1985 dans sa cabane où elle vécut 18 ans au plus des gorilles, les protégeant, les soignant. Elle est enterrée non loin, à Karisoke, dans le cimetière des gorilles. Un trek de 6 heures permet d’aller se recueillir sur sa tombe.
Tête-à-tête très cadré

Ce sont les autorités du parc national des Volcans qui gèrent les visites et les guides qui les encadrent. Les visiteurs, 8 maximum par groupe, découvrent leur itinéraire – entre 2 et 8 heures de marche – selon la localisation de la famille. Chacun peut, s’il le souhaite, se faire assister par une personne du village moyennant 20 $. Elle l’aidera dans les passages difficiles. Le « face-à-face » avec les gorilles dure une heure, pas plus, à 7 mètres minimum de distance. Une famille n’est approchée qu’un jour sur quatre, pour ne pas perturber son rythme. Le prix : 1 500 $. Même procédure pour observer les singes dorés qui vivent plus bas, à 1 à 4 heures de marche, et se nourrissent essentiellement de bambous. L’observation est limitée à une heure et coûte 400 $. Visites réservées aux plus de 15 ans.
Carnet de voyage
Y aller :Rwandair, compagnie gérée par Qatar Airways, dessert quotidiennement le Rwanda depuis l’aéroport Paris-CDG.
À partir de 620 € A/R. rwandair.com/fr
À voir aussi : à Kigali, la capitale
Mémorial et musée du Génocide, sur la colline de Gisozi où sont inhumées 250 000 victimes sur les 800 000 du massacre perpétré entre le 7 avril et le 19 juillet 1994. Lieu de mémoire, bouleversant. Riche en photos, objets, documents rappelant la tragédie.
Niyo Arts Center : galerie d’artistes rwandais et d’autres pays africains en résidence.
Hemingways Retreat : boutique-hôtel écoresponsable, dans un jardin, avec piscine et excellentes tables.
Dans le parc national des Volcans
Le Ellen DeGeneres Campus du Dian Fossey Gorilla Fund. Récemment ouvert, financé par Ellen DeGeneres, Américaine, productrice et animatrice d’émissions télévisées. Documents, photos, films, objets originaux résument les 18 ans passés par Dian Fossey parmi les gorilles. Objectif : sensibiliser étudiants, scientifiques, touristes, membres de la communauté, à la préservation des gorilles et de leur territoire.
Article paru dans le numéro 145 d’Hôtel & Lodge.



