Des bâtiments, témoins de l’histoire d’un pays, de son système social, religieux, du mode de vie de ses habitants, faute d’utilité, de budget, menacent de disparaître malgré leur architecture remarquable, leur passé. SOS hospitalité !
Texte Anne-Marie Cattelain-Le Dû
Moins de fidèles, moins de vocations, églises, couvents, monastères ferment. Des bâtiments publics ne répondant plus aux normes qu’on condamne, ce sont des milliers de mètres carrés de friches, véritables verrues urbaines. Interpellés par ce constat, des particuliers mais aussi des services étatiques, ont imaginé de transformer ces laissés-pour-compte en hôtels pour sauver la mise. Avec des capitaux privés, des actionnaires, et la plupart du temps le savoir-faire, le savoir-gérer, de groupes hôteliers.
Jean-Philippe Nuel, architecte, est reconnu comme un des grands spécialistes de la métamorphose des lieux en déshérence : « J’ai à mon actif de nombreux chantiers patrimoniaux, toujours en relation étroite avec les Bâtiments de France, d’autant que certains immeubles, par leur valeur architecturale et historique, font l’objet d’un classement spécifique. Chaque projet est particulier, unique. Si parmi mes chantiers je devais n’en retenir qu’un, ce serait celui du Grand Hôtel-Dieu de Lyon, ensemble du XVIIIe siècle signé par Soufflot, l’architecte du Panthéon à Paris, classé monument historique en 2010, mais vide et en triste état. En 2019, pour ce désormais 5-étoiles, sous bannière InterContinental, j’ai décroché à New York le Golden Key Award du meilleur hôtel de luxe au monde. Aujourd’hui, mon cabinet travaille sur le château d’Artigny en Touraine et sur la transformation de la poste principale du Luxembourg, emblématique de l’histoire de la ville. J’aborde ce type de chantier avec humilité car le patrimoine ne nous appartient pas. Il fait partie intégrante de la vie, des souvenirs des habitants qui ont grandi à côté. »



Lorsque son groupe, Perseus, décroche auprès de la mairie de Nice un bail emphytéotique pour convertir et exploiter en 5-étoiles le couvent des Clarisses, datant de 1604, perché dans la vieille ville, Valéry Grégo, le PDG, s’imprègne des 400 ans de la vie monastique : « Le style épuré, les étoffes monochromes, la table du XVIe siècle rappelant les réfectoires religieux, tout comme l’absence de téléviseurs, sont devenus des évidences à l’Hôtel du Couvent, assure-t-il. Dès qu’on passe le seuil, on s’inscrit dans les pas de celles qui, ici, ont voué leurs heures à leur foi. Les hôtes le comprennent, impressionnés, curieux des chapitres antérieurs. »
Plus que n’importe quels autres vestiges, qu’ils soient à Prague, dans le quartier historique, comme le Mandarin Oriental, ou en Provence, entouré de champs de lavande, comme le Couvent des Minimes, les anciens lieux de vie religieuse inclinent au respect. À égalité avec les sièges du pouvoir, dont un des plus connus au monde, le château de Versailles. Qui aurait cru qu’un jour, l’hôtel particulier du contrôleur général des finances de Louis XIV, signé Mansard, serait déserté ? Pourtant, c’est ce qui arrive en 2008 avec Le Grand Contrôle. À l’ombre du château, les trois bâtiments se lézardent. Jusqu’à ce que l’État décide, en accord avec les Bâtiments de France, de le confier à Airelles Collection pour lui redonner vie. L’architecte-décorateur Christophe Tollemer réinvente le style xviiie : tissus dessinés par la maison Pierre Frey, mobilier et lumière à l’identique… Les 14 chambres et suites donnent le change, tout comme la salle du restaurant où le soir, une cloche sonne l’heure du festin orchestré par Alain Ducasse.




En dehors de Versailles, hôtels particuliers et châteaux tombés dans l’escarcelle publique ou appartenant à des particuliers, compliqués financièrement à entretenir, figurent en tête des biens devenus hôtels. Et si l’association Relais & Châteaux en regroupe un certain nombre, tel le fabuleux Richer de Belleval du XVIIe siècle, à Montpellier, d’autres entités s’emploient à assurer la transition entre passé et renaissance hospitalière. Tel Dominique Imbert, fondateur de Pierres d’Histoire, qui, au départ avec ses fonds propres, a relevé des lieux en péril, interpellé par leur valeur architecturale et leur localisation, comme le Domaine de Ravenoville dans le Cotentin : « À côté de “mes” biens, des propriétaires sensibles à ma démarche me confient désormais la gestion de leur demeure. C’est ainsi que le Domaine de Courances dans l’Essonne, ou celui de Fleury-en-Bière, non loin de Fontainebleau, ont rejoint mon portefeuille. »



À des milliers de kilomètres, en Inde, Francis Wacziarg, Français aujourd’hui décédé, impressionné par le patrimoine historique de ce pays, prend contact avec les autorités pour racheter le fort de Neemrana dans le Rajasthan, datant du XIIIe siècle. On le prend pour un fou ! Ce sera le premier établissement de la collection d’hôtels Neemrana, montée avec son ami historien Aman Nath. Leur baseline, « hôtel non hôtel » ; leur ambition : posséder au moins une demeure représentant chaque période du XIIIe au XXe siècle. Ils y parviennent si bien que, peu à peu, des propriétaires leur confient leurs plus belles demeures, leurs palaces, qui aujourd’hui enchantent celles et ceux qui y séjournent.
Vestige Collection, histoire et design


Par amour pour le patrimoine de leur pays, l’Espagne, la famille Madera Fernandez consacre temps et fortune à la renaissance de palais, de fincas, d’hôtels particuliers. Avec, après les Asturies, un attrait particulier pour Minorque. Enrique Motilla, l’architecte de leur collection, Vestige, explique la démarche : « Ce qui nous a motivés, c’est de retrouver l’essence du patrimoine espagnol, apprendre des traditions de sa région, comprendre la sagesse accumulée au fil des siècles et la réinterpréter à travers un design contemporain. Nous avons déjà ouvert à Minorque Vestige Son Vell, près de Ciutadella, et Son Ermità, au nord. Binidufà, sur le même terrain, ouvrira au printemps prochain. Nous possédons un portefeuille de 25 propriétés et prévoyons d’ouvrir 12 hôtels en dix ans. Nous analysons le langage architectural, mais aussi l’artisanat, les matériaux, les récits lisibles dans chaque détail. Préserver et restituer autant que possible cet héritage est au cœur de notre philosophie. L’un des plus grands défis : trouver l’équilibre entre préservation et adaptation. Il ne s’agit pas de rendre un bâtiment ancien fonctionnel, mais de créer une expérience où l’authenticité du passé coexiste avec les standards modernes de l’hospitalité. Aux Baléares, nos projets comprennent des volets agricoles coexistant avec l’activité hôtelière. Cette approche intégrée est reconnue, soutenue par les autorités. »
Article paru dans le numéro 143 d’Hôtel & Lodge.



