Maison Lelièvre : comme au temps de Louis XIV

Rue du Mail à Paris, Emmanuel Lelièvre, quatrième génération à la tête de l’entreprise spécialisée dans les tissus, revêtements muraux et tapis d’exception, dévoile au hasard de l’hôtel particulier qui abrite le siège de son entreprise, des trésors. Dont certains affichent plus de 350 ans.

Texte Anne-Marie Cattelain-Le Dû

On resterait des heures à déambuler de pièce en pièce, suivant Emmanuel Lelièvre « feuilletant » les échantillons, caressant les panneaux, ouvrant les tiroirs, expliquant l’histoire de tel tissu, de tel dessin… Comme s’il contait, passionnément, l’histoire de ces centaines d’artisans qui ont forgé la réputation de la France en matière de savoir-faire, habillé les plus belles demeures, les plus beaux domaines d’Europe et permis que « sa » Maison Lelièvre, labellisée il y a 19 ans Entreprise du Patrimoine Vivant, entre en juillet 2024 au Comité Colbert, réunissant les plus prestigieuses enseignes de luxe françaises. Une reconnaissance méritée que n’imaginait sans doute pas Henri Lelièvre, son arrière-grand-père, en rachetant en 1914 la boutique de tissus Piquée et Logerot, rue des Petits-Champs à Paris, non loin du siège actuel, rue du Mail.

La main reste l’outil essentiel pour guider la machine et personnaliser les pièces. © DR
Dans les archives, une des jolies soieries Tassinari & Chatel, maison datant de 1680, rachetée par Lelièvre en 1998. © DR

De simples négociants, les Lelièvre, amoureux du beau, du fait main, profitant des opportunités, deviennent, sous leur patronyme, créateurs, éditeurs, fabricants. Ils rachètent des marques leaders sur ce marché, possédant qui plus est des ateliers, des tissages, où œuvrent des maîtres artisans. Ils deviennent peu à peu la référence, l’incontournable sur le marché du tissu, des revêtements muraux (papier peint entre autres), des tapis et moquettes haut de gamme. Ainsi, Lelièvre jette son dévolu, en 1973, sur Quenin, enseigne lyonnaise spécialisée depuis 1865 dans les tissages haut de gamme pour l’ameublement et la haute couture. Quenin qui ose apposer à côté des motifs classiques du patrimoine français des dessins, des scènes asiatiques, perses, très en vogue alors. Puis, coup de maître, Lelièvre acquiert en 1997 Tassinari & Chatel et ses ateliers manuels avec leurs métiers dits à bras qui, depuis 1680, à Lyon et maintenant dans la Loire, produisent les plus rares et les plus belles étoffes. Lelièvre, fort de son patrimoine, de ses « outils » , de ses spécificités, prend son envol, s’implante à l’étranger, une trentaine de points de vente, tout en conservant son identité française et familiale, sa force, sa différence.

Emmanuel Lelièvre, quatrième génération à la tête de la maison créée par son grand-père Henri. © DR

Ses propriétaires innovent, collaborent avec des designers, imaginant par exemple en 2022 « Najd », collection très moyen-orientale et archi, dessinée par Tristan Auer, décorateur du Carlton Cannes. Ils concluent des licences avec Kenzo, Jean-Paul Gaultier notamment, pour produire leurs collections dédiées à l’ameublement. Ils suivent les modes, les tendances, ce qui explique pourquoi tous les grands architectes d’intérieur sollicitent la Maison Lelièvre, en particulier lorsqu’ils signent des hôtels. « Nous possédons de nombreuses archives que nous adaptons au goût contemporain. Elles nous permettent de satisfaire tout autant les designers, les décorateurs que les conservateurs de musées nationaux », précise Emmanuel Lelièvre. Et c’est ainsi que la belle maison de la rue du Mail, accessible aux particuliers, nourrit certains des projets des décorateurs en vogue, de Laura Gonzalez à Martin Brudnizki, de Patrick Jouin à Hugo Toro.

Pour cette suite, Jacques Garcia, décorateur de Maison Proust, à Paris, a choisi un tissu Lelièvre. © DR
Tissu Tassinari & Chatel pour les salons de Maison Revka, table slave à Paris, imaginés par Laleh Amir Assefi. © DR

Nouvel actionnaire, nouvelles ambitions

Il y a quelques mois, C4 Industries, plateforme entrepreneuriale fondée par Pascal Cagni, ancien dirigeant d’Apple Europe, passionné de savoir-faire à la française, est entré au capital de la Maison Lelièvre. Son but : assurer sa pérennité et son développement, tout en conservant ses traditions et son caractère familial. Emmanuel Lelièvre et Pascal Cagni ont déclaré leur volonté de s’appuyer sur les ateliers français Lelièvre pour reproduire des étoffes anciennes destinées, par exemple au château de Versailles, tout en répondant aux demandes des grands architectes et décorateurs. Pour ce faire, Lelièvre va moderniser sa manufacture de Panissières, à une heure de Lyon, où sont produites toutes ses soieries et la majorité de ses tissus, et y rapatrier son atelier traditionnel de tissage à bras.

Fournisseur de Louis XV

© DR

Acte fort montrant l’attachement de Lelièvre au savoir-faire français, racheter en 1998 Tassinari & Chatel, l’une des plus prestigieuses maisons de tissage lyonnaises. Datant de 1680, ce tisseur, sous le nom d’atelier Pernon, était un des fournisseurs de la cour de Louis XV. François-Joseph Graf, décorateur de renom, exigeant, aime consulter les archives de Tassinari & Chatel. Il y puise des soies d’exception tant pour ses clients privés que pour les hôtels. Derniers signés, le boutique-hôtel 5-étoiles At Sloane, à Londres, dans le quartier de Chelsea, et La Miran de à Avignon. « Je suis sensible à ces tissus fabriqués de façon traditionnelle sur des métiers à bras, manuels, et sur des métiers mécaniques », précise l’architecte d’intérieur.

Article paru dans le numéro 142 d’Hôtel & Lodge.

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