L’hôtellerie et le défi de l’eau

Entre changement climatique et surconsommation, l’eau est une ressource de plus en plus rare et stratégique. Technologies innovantes, récupération des eaux usées, recyclage, sensibilisation des voyageurs… L’hôtellerie multiplie les initiatives pour réduire la consommation de ce bien si précieux, sans sacrifier l’expérience client.

Texte Bénédicte Le Guérinel

Dans un monde où l’eau devient une ressource sous contrainte, l’hôtellerie de luxe est appelée à évoluer vers un modèle plus sobre. D’autant que la réglementation va désormais dans ce sens. En effet, depuis janvier 2023, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) oblige les entreprises à publier des informations détaillées sur leurs impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance. Dans un hôtel, l’eau est partout : dans la restauration, la blanchisserie, l’entretien des espaces verts, les piscines… « Un hôtel de luxe consomme en moyenne 600 litres d’eau par client et par nuit, soit trois fois plus qu’en usage domestique, souligne Malek Semar, Fondateur de No Water No Us, une association qui œuvre à sensibiliser aux enjeux liés l’eau et à apporter des solutions soutenables. Un golf 18 trous, c’est 50 000 m3 d’eau par an. 90 % des golfs utilisent de l’eau impropre à la consommation humaine mais seulement 20 % ont un approvisionnement durable : eaux pluviales, eaux des canaux d’irrigation, eaux recyclées des stations d’épuration. Pourtant, des solutions existent, comme la mise en place de galeries drainantes pour retarder l’évacuation des eaux via des substrats. »

Certaines entreprises ont fait de la lutte contre le gaspillage, notamment dans les hôtels, leur cheval de bataille. C’est le cas de Luniwave, start-up française spécialisée dans la transition écologique de l’hôtellerie, qui développe des solutions pour aider les hôtels – le Terrass’’ Hotel et le Molitor à Paris, le Sofitel Marseille Vieux Port, les hôtels de Mont-Blanc Collection… – à réduire leur consommation d’eau et d’énergie tout en impliquant les clients de manière ludique. Son produit emblématique est LuniShower, un dispositif qui mesure la consommation d’eau sous la douche et récompense les comportements économes via un système de points appelé GreenMiles. « Les données comportementales sont sans appel : 70 % des clients déclarent vouloir des séjours écoresponsables, mais 90 % d’entre eux refusent la moindre contrainte pendant leurs congés, constate Léonard Grynfogel, P.D.-G. de Luniware. L’incitation est plus efficace que la sanction. Il faut montrer aux gens, en temps réel, combien ils consomment et les récompenser quand ils font mieux. Par exemple en leur offrant une réduction au bar ou des points de fidélité. Les résultats dans les établissements qui ont déployé ces systèmes sont probants : une réduction de 30 % de la consommation d’eau, sans dégradation de l’expérience client et sans impact sur la rentabilité. »

Au Palazzo Daniele, dans les Pouilles, la Royal Junior Suite dispose d’une douche à effet pluie de six mètres de haut ! © DR

Du côté des fournisseurs d’équipements sanitaires, la gestion de l’eau est au cœur de la stratégie Recherche & Développement. Le fabricant de robinetterie Grohe propose diverses solutions, dont certaines à la technologie avancée : bâti-douche (support encastré tout-en-un) avec récupération de chaleur pour préchauffer l’eau et douchette AquaBooster, qui donne une impression de pression tout en diminuant sensiblement le débit d’eau. La marque travaille aussi sur une douche cyclique, Everstream, dont l’eau est récupérée et filtrée pour pouvoir se redoucher à nouveau avec.

La technologie de jet oscillant AquaBooster (Grohe), avec limiteur de débit intégré, augmente la vitesse et la pression de l’eau pour offrir un jet plus dense et puissant. © DR
Touch&Feel est un système de douches de Noken Porcelanosa Bathrooms permettant d’activer intuitivement pluie, cascade, jets, brume ou douchette. © DR

Geberit propose des réservoirs encastrés performants, des mécanismes de chasse d’eau optimisés à double touche, des robinets flotteurs qui assurent un remplissage rapide et ultrasilencieux et des cuvettes en céramique adaptées aux technologies économes en eau. La marque japonaise de W.-C. Toto a, quant à elle, mis au point la technologie Ewater+. Le principe : « L’eau électrolysée permet de maintenir la buse et la cuvette propres plus longtemps, explique Yu Takagi, directeur général de Toto France. Son intérêt est double : chaque cycle n’utilise que 20 à 50 ml d’eau, et elle réduit la charge chimique sur le réseau d’eau. »

Dans les hôtels avec spa ou espace aquatique, la gestion de l’eau est une problématique particulièrement importante. C’est le cas au Yona, ex-Hôtel du Parc, en Alsace, qui a mis en place des mousseurs sur toutes les douches et lavabos et de la robinetterie automatique dans certains espaces. Au Baumanière, aux Baux-de-Provence, c’est surtout au niveau des jardins que se concentrent les actions : « Les réseaux d’eau ont 50 ans et ont souvent des fuites, dit Jean-André Charial, le propriétaire. Nous avons plus de deux hectares de terrain avec trois potagers, où passent tous les réseaux d’alimentation des différents bâtiments. Nous venons d’installer des capteurs avec des sous-sections, qui nous permettent de savoir d’où vient la fuite et de réparer aussitôt avant de perdre trop d’eau. Pour l’arrosage des jardins, nous utilisons l’eau de notre propre forage. »

Le Yonaguni Spa de l’hôtel Yona, en Alsace, propose désormais 350 m2 de bains et un labyrinthe aquatique, dedans/dehors. © DR
En Islande, où l’eau est partout, l’hôtel Blue Lagoon possède un spa d’eau de mer géothermale au cœur des terres volcaniques. © DR
Sujet crucial pour les hôteliers, l’arrosage des jardins, comme ici celui de Baumanière, en Provence. © DR

De son côté, le groupe Accor vient de lancer son programme d’innovation durable au niveau mondial, qui vise à déployer des solutions de gestion des ressources sur cinq ans au sein de ses hôtels. En cette année 2026, priorité est donnée à la réduction de la consommation d’eau. Pour cela, le groupe s’associe à l’ONG Water Unite. Celle-ci mettra à disposition son réseau et son expertise afin de tester des solutions de gestion, d’optimisation et de réutilisation de l’eau dans les hôtels de luxe d’Accor.

En Sardaigne, au Forte Village, tout est fait pour réduire la dépendance aux ressources extérieures. Depuis 1972, les eaux de pluie sont collectées dans un vaste réservoir pouvant stocker l’équivalent de 141 piscines olympiques, et ensuite réutilisées dans l’ensemble du resort. En outre, chaque jour, 800 m3 d’eaux grises (eaux usées domestiques) sont purifiées grâce à un procédé biologique, puis servent à l’irrigation des espaces verts. Enfin, le resort dispose d’un système de dessalement capable de transformer quotidiennement 600 m3 d’eau de mer en eau douce.

Face à la Baie de Rènecros, le Thalazur Bandol Île Rousse, labellisé Clé Verte, propose des massages sous affusion réalisés avec de l’eau de mer chauffée. © DR

En Thaïlande, à l’Isan Golf & Adventure Hotel, il n’y a pas d’eau courante. L’hôtel a creusé trois puits d’approvisionnement. Le plus profond est salé car l’eau passe à travers de la roche salée. « C’est intéressant pour la piscine car, à l’aide d’un chlorinateur, nous produisons ainsi naturellement du chlore et au taux idéal, explique Jean-Marc Goosens, le propriétaire. Par ailleurs, nous avons fait creuser un grand étang, auquel est relié un toit de 550 m². Cela nous permet de récupérer l’eau de pluie à la saison des pluies et d’avoir suffisamment d’eau à la saison sèche. Nous sommes 100 % indépendants et 100 % naturels. » L’exemple ultime de la maîtrise de l’eau.

L’eau… Decotec l’utilise moins, et mieux

© DR

Fabricant de meubles de salle de bains, Decotec est pleinement investi sur le sujet de l’économie d’eau. La marque utilise par exemple une machine qui pousse de l’eau sous la scie pour assurer une découpe précise de son Céram Décor. L’eau est alors récupérée, décantée puis réutilisée. En outre, les laques utilisées sont désormais toutes à base d’eau : « C’est meilleur pour la qualité de l’air, mais aussi pour le nettoyage des outils car tout se rince à l’eau. Laquelle est récupérée, filtrée et réutilisée. Toujours l’économie circulaire… », précise Isabelle de Bray, directrice de la communication.

Article paru dans le numéro 147 d’Hôtel & Lodge.

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