Les voyages insolites d’Olivier Barrot

Comme moi, vous ne l’avez pas oublié. Il y a soixante ans, l’ancien tirailleur algérien Alain Mimoun, qui avait combattu à Cassino parmi les troupes du général Juin et dont on ignorait l’exacte date de naissance, virait seul en tête à la mi-course, sur la route de Dandenong. Il croise sur le chemin de retour son éternel vainqueur, qui lui lance : “Tu vas battre Zato !”. Mimoun allait être le treizième athlète de l’époque moderne à contempler, émotion sans égale, un stade tout entier se lever devant lui, qui pour la première fois devancait son rival et ami, le leÅLgendaire sergent de l’armeÅLe tchécoslovaque Emil Zatopek. En l’honneur du vétéran francais, ce 1er décembre 1956, la “Marseillaise” retentissait sous la canicule australe dans l’enceinte olympique de Melbourne. Cette image, apercue en noir et blanc à la une de “L’équipe”, je puis dire qu’elle m’a fait rêver toute ma vie. Et que toute ma vie je me suis promis qu’un jour, moi aussi, je me rendrais dans la capitale de l’État australien de Victoria. Deuxième ville de l’île continent après Sydney, riche cependant de 5 millions d’habitants, Melbourne n’est pas fâchée, loin s’en faut, avec son héritage et son apparence “british”, même si elle a de tout temps accueilli, comme l’Australie tout entière, les émigrants venus de Grèce, d’Italie, du Vietnam, de Chine, d’Inde. J’ai toujours aimé ces pays qui attirent les pourchassés, les malheureux, les exilés, et Melbourne, qui fit longtemps figure de capitale du pays même si Canberra fut édifiée pour mettre fin à la rivalité avec Sydney, n’a-t-elle pas été récemment élue “ville la plus agréable à vivre du monde” ? Avant que de m’y envoler (n’écoutez pas ceux qui prétendent qu’il s’agit d’un long voyage : que sont vingt heures dans notre vie ?), je furetai sur le web, et surtout dans les livres, on méconnaît l’existence et l’oeuvre du seul Nobel de littérature, le grand Patrick White. J’appris ainsi que sous le Second Empire, notre pays disposait à Melbourne d’un fringant consul général, le comte Lionel Moreton  de Chabrillan, dont l’épouse n’était autre que l’illustre danseuse de cancan Céleste Mogador, dont s’éprirent toutes les têtes couronnées d’Europe. Mais cette “goualeuse” est évidemment rejetée par la bonne société locale plus victorienne qu’à Londres. Au reste, la devise de l’État portée sur les plaques d’immatriculation n’est-elle pas “Victoria Garden State” ? Et le “Melbourne Club” ne fut-il pas longtemps “fermé aux Juifs, aux catholiques et aux femmes” ? Le nom même de l’aéroport de Melbourne me plaît : Tullamarine. Cela ne vous fait pas rêver ? Moi, si, et j’y arrivai enfin, refusai le décalage horaire, cette illusion, pour parcourir la ville exquise au “skyline” aussi futuriste que ceux de Dubai ou de Shanghai. Les maisons victoriennes de Parkville, les effluves forcément exotiques, du jardin botanique, le raffinement de Collins Street, les quartiers italiens et chinois comme à New York, le rivage à Saint Kilda où demeure le souvenir de glorieuses visiteuses, Sarah Bernhardt, Lola Montès, la Pavlova. Point de passéisme à Melbourne, cité de la jeunesse et des yuppies des quartiers branchés de Prahran et Toorak. Et aussi des évènements sportifs majeurs d’un pays d’athlètes : je me suis attardé à Flinders Park dévolu au tennis, mais c’est par la télévision que je me suis familiarisé avec cette cocasse et violente version australienne du football, le “footy”, où tous les coups sont permis. Il est temps pour moi de confesser la vraie raison de ce voyage à Melbourne. En 2013, à Sydney, deux comédiennes d’exception ont interprété en anglais la pièce de Jean Genet, “Les Bonnes”. Isabelle Huppert et Cate Blanchett. La première me dit son admiration pour la seconde, sublime dans “Blue Jasmine” de Woody Allen et native, m’apprend-elle, de Melbourne. Elle m’en donne le contact, j’excipe de ma condition de journaliste, et Cate Blanchett, en toute simplicité, accepte un entretien. Dans sa ville, au bar de l’hôtel… (aucun lieu plus indiqué). Je vous raconterai. Peut-être…