Caravage à Rome, amis et ennemis… une exposition en clair-obscur au musée Jacquemart-André

Michelangelo Merisi, dit Caravage, Saint Jérôme écrivant, vers 1605, huile sur toile, 116 x 153 cm Galleria Borghese, Rome © Ministero dei Beni e delle Attività Culturali e del Turismo- Galleria Borghese

Jusqu’au 28 janvier 2019, le musée Jacquemart-André met en lumière un des acteurs majeurs de la peinture européenne du XVIIe siècle, Michelangelo Merisi, dit Caravage (1571-1610) , à travers l’exposition Caravage à Rome , amis et ennemis.

Edouard André et Nélie Jacquemart, grands mécènes, ont su donner au musée Jacquemart-André toute sa splendeur. Au sein de cette demeure du XIXe siècle, on retrouve des œuvres des plus grands artistes tels que Bellini, Uccello, Della Robbia, Rembrandt, Boucher, Fragonard ou encore Vigée-Lebrun.

Ce cadre somptueux sert d’écrin à cette exposition dont la puissance artistique et émotionnelle est poignante. Dix chefs-d’œuvre de l’artiste, dont sept qui n’ont encore jamais été présentés en France, y sont exposés.

Caravage va bouleverser la peinture italienne du XVIIe siècle par sa technique, avec notamment l’utilisation du clair-obscur qui confère à ses œuvres et à ses personnages une dimension novatrice et différente par rapport à ses contemporains. La scénographie met en exergue sa carrière romaine, les rapports qu’entretenait le peintre avec les collectionneurs, les artistes et les érudits de l’époque ; amis et ennemis.

Grâce à cette exposition, des œuvres des plus grands musées italiens, comme le Palazzo Barberini ou la Galleria Borghese, sont visibles ainsi que le prestigieux prêt du Joueur de Luth (1595-1596) du Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, Madeleine en extase dite « Madeleine Klain », 1606 (?), huile sur toile, 106,5 x 91 cm Collection particulière, Rome

Caravage à Rome, amis et ennemis permet d’admirer tout le talent et la force de cet artiste à travers notamment la comparaison pour la première fois des deux versions de la Madeleine dite « Klain ». Caravage représente ici une Marie-Madeleine plus femme, le caractère biblique est atténué ; la sainte en extase préfigure les extases des saintes du Bernin. La lumière met en avant le grain de sa peau diaphane, la douceur de ses courbes. Les contrastes, quant à eux, accentuent la profondeur de la scène et le dialogue profond et intime qu’entretient la sainte avec le divin. Caravage réussit l’exploit de montrer ce qui est invisible, de faire pénétrer le spectateur dans la sphère de ses personnages.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, Judith décapitant Holopherne, vers 1600, huile sur toile, 145×195 cm
Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini, Rome © Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen

Toute l’étendue de la technique maîtrisée du clair-obscur de Caravage s’observe parfaitement dans Judith décapitant Holopherne, thème biblique qui rencontra un grand succès dans la Rome de la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle. Caravage n’hésite pas à faire preuve de provocation en montrant la décapitation d’Holopherne en gros plan. Il oblige ainsi le spectateur à regarder cette scène violente où la fragile Judith, baignée d’une lumière blanche, démontre sa détermination et son courage. On peut ressentir la souffrance d’Holopherne, entendre son cri, voir le sang jaillir de sa gorge, le bruissement des draps et la douceur du rideau de velours qui encadre la scène et la théâtralise.

Le 28 mai 1606, Caravage est contraint à l’exil suite à un duel avec Ranuccio Tomassoni, il s’enfuit pour échapper à sa condamnation à mort ; sa carrière romaine s’achève de ce fait.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, Le Souper à Emmaüs, 1606, huile sur toile, 141 x 175 cm Pinacoteca di Brera, Milan © Pinacoteca di Brera

Le Souper à Emmaüs, aujourd’hui conservé à la Pinacoteca di Brera, marque une progression dans le style de Caravage. La lumière s’efface au profit de l’ombre. Le peintre nimbe ses personnages dans l’obscurité et les ténèbres, ne révélant que quelques détails caractéristiques du caractère de ces personnages. Tout cela traduit ces mois de fuite, ses peurs les plus profondes.

L’artiste se rend ensuite à Naples, où il connaîtra un vif succès et renforcera sa position de virtuose de la peinture italienne.

Le musée Jacquemart-André propose à travers ce parcours de découvrir de façon intime l’œuvre de ce génie, mais d’en apprendre également davantage sur ses contemporains, l’influence que Caravage a pu avoir sur ces derniers. Le spectateur est plongé, parfois de façon brutale, dans les œuvres de ce peintre, dans son univers. On est tenté de tendre la main pour toucher les toiles du fait du réalisme des œuvres, de participer à l’action, de partager les émotions des personnages, de vivre ce moment avec eux. Caravage provoque, innove, transporte, le tout avec une technicité exemplaire et une justesse émotionnelle indéniable.

Caravage à Rome, amis et ennemis

Musée Jacquemart-André

158 Boulevard Haussmann, 75008 Paris

https://www.musee-jacquemart-andre.com/

 

Texte : Anne-Sophie Coussens – Images : DR